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EpOx et BoTOx - biocollage et plasticolor

ViSiTe gUiDéE

Rédigé par Aude Carbone Publié dans #rage de dent, #cafard urbain

Toulon - 3 jours - 3 photos - 3 textes

Il est étrange de constater qu'à l'heure de l'individualisme, les gens se rassurent et oeuvrent à s'enfermer dans des boîtes de béton de plus en plus exigües et rapprochées.
Les divisés se rassemblent, le troupeau est bien gardé.


Chroniques de la banalité #1

7h30. Toulon centre-ville. La circulation est déjà dense. Les badaux tracent leurs chemins presque balisés par des pointillés sur le sol tant il est quotidien. Je n'aime pas cette ville. Je ne sais pas ce qu'elle m'a fait.
Un groupe de sans-abri vient de rejoindre la table voisine à la mienne, dans le parc où je me trouve, lui-même face au tribunal. Je les entends mais ne les comprends pas. Une langue étrangère ou un dialecte connu d'eux. Peu de chance que ce soit un mauvais français. L'un d'eux m'a souri de son sourire édenté et jovial quand j'ai levé la tête pour le regarder finir de remplir sa bouteille d'eau à la fontaine.
A ma droite, sur le chemin en dur, des étudiants en petits groupes, plutôt des lycéens, traversent le parc pour raccourcir leur trajet matinal, peut-être aussi pour se donner une impression de verdure, dans leur journée grise de béton, afin de rejoindre très certainement l'établissement scolaire "Bonaparte" à côté du tribunal.
Un café grand luxe ferme le square "tribunal/lycée/parc" quadrillant ainsi un des plus grands carrefours de cette ville si peu agréable. J'aurais pu aller m'y installer au chaud et boire un café, pour une somme résultant de l'inflation, elle-même dépendante de la conjoncture actuelle liée à la crise, ainsi que de ma position géographique, qui rappelons le n'est autre que la côte d'azur. Mais n'ayant pas un centime en poche, et l'envie malgré moi de me plonger dans l'ambiance urbaine de là où je me trouve (c'est en plongeant sous la mer que l'on peut en observer les fonds) pour m'imprégner, ici comme ailleurs, de ce qui compose, conforme, conditionne les individus, et puis moi aussi, car me sortir du lot ne serait pas plus hypocrite qu'entendre un toxicomane expliquer qu'il n'est pas dépendant et arrête quand il veut.
Un vent léger permet au drapeau tricolore usé, surplombant le tribunal et trouvant son jumeau attaché à un mat dans le parc où je suis, de flotter doucement et de donner sa bénédiction républicaine à tous les travailleurs qui croisent son omniprésence sur leur route vers une productivité vénale.
Au fond le ciel est noir comme la pollution. Il va pleuvoir.


Aménagement situationnel


Toulon, 7h00. Deuxième jour, un vent à "décorner les cocus", comme il m'a surpris d'entendre mochement ce matin sur RMC INFO (les raisons pour lesquelles j'écoutais cette radio resteront tues).
Pas un abri, pas une place où s'asseoir, sans avoir à lutter contre les intempéries, bien que celles existentes et sujettes à tous les désagréments soient déjà rares. J'abandonne l'idée du parc ce matin, et me mets en quête d'un "refuge" en arpentant le boulevard du Mar(é)chal Leclerc. Sous une gallerie abritée, mais couloir de vent glacée, les devantures de magasins laissent entrevoir la possibilité d'un affrontement verbal avec le gérant, ou tout au mieux à l"euro-pitié" du passant fantôme.
A ma gauche, je croise une des antennes d'une banque, et un, deux, trois sans abris emmitouflés dans des couvertures, dans le hall de celle-ci, étalés devant le rideau métallique fermé, ou endormis au pied du distributeur de billet.
...
Petite coupure, je viens de croiser un des gardiens du parking souterrain "VINCI", sur les marches de la cage d'escalier duquel je me suis installée, l'individu affublé d'une parka aux couleurs et logo bien connus.
Il me dit tout d'abord que je n'ai pas le droit de rester ici -je m'y attendais- je lui explique qu'avec le vent, l'absence d'abris "gratuits" à l'extérieur et mes une heure et demi à tuer dehors, j'ai décidé de venir m'asseoir ici -malgré l'odeur- sans bien-sûr lui expliquer que me placer dans le ventre de la bête me permettait l'inspiration la plus totale pour écrire la ville...
Sur ce il me demande dans la foulée si c'est bien moi qui ait pris la photo de la pancarte "eau de Vinci", je lui réponds par l'affirmative, et qu'il me semble que l'on est dans un espace public, que cette pancarte est accessible à tous et que je ne vois pas où est le mal. Il me réplique qu'au contraire c'est interdit, que c'est l'image de Vinci et que je n'ai pas à la prendre en photo de la même manière que je protège mon image et que je n'aimerais pas être prise en photo... ... ...
[Pensée intérieure : Huhu ?! Comment ça ? Vinci se diffuse partout, s'immice en tout, s'affiche sur tout, détient un monopole, s'impose, piétine, réduit et quadrille l'epace urbain en grigotant goulûment l'espace rural, déploit sa communication visuelle en persistance rétinienne, et je n'aurais pas le droit de prendre une pancarte avec son nom et son logo en photo ??! Qu'est-ce que je lui fais de plus que de la publicité dans un sens ?...]
Et puis il me demande pourquoi. Je me mets alors à lui expliquer le plus gentiment du monde que c'est tout de même aberrant une pancarte comme celle-ci, et qu'il fallait que j'en garde un souvenir, que c'était pour le moins complètement dingue ! Puis j'ajoute que passaient encore -bien que personnellement contre- les autres "eau de Diesel", "eau de Cacharel" ou bien même "eau de Chanel", mais qu'entre nous "eau de Vinci" était franchement très drôle ; ou triste. A voir...
Je conclus en reprécisant qu'il me fallait prendre une photo pour en garder une trace.
La discussion se poursuit, et l'homme de légitimer cette pancarte par le fait qu'il fallait bien que Vinci diffuse son image (la même qu'il ne faut pas prendre en photo) et que c'était bien normal.
Gardant mon calme, je réplique à nouveau que leur image est déjà surdiffusée, omniprésente, que Vinci s'attèle à tout racheter, que c'était une multinationale à l'echelle planétaire, qu'elle n'avait vraiment pas besoin de ça en plus, et à quand le jour où elle possèderait le monde !!!
Etonné il me demande ce que je fais dans la vie pour prendre une telle position. Je lui réponds que je suis "graphiste" pour écourter, que je suis en ville pour un stage de 3 jours, et que mon discours n'est que le résultat d'une prise de conscience.
En restant sur l'idée (que je n'ai pas démentie) que je n'allais utiliser cette photo que pour la montrer à des proches [ce qui est le cas dans un sens métaphysique] le gardien sourit un peu à cette échange, me souhaite une bonne journée en me laissant tacitement la permission de rester ici, et continue à descendre les étages.
Cette rencontre était assez folle à mon sens.
...
Je reprends ma narration. Laissant donc s'éloigner derrière moi ces SDF réfugiés dans une banque, et avec eux l'odeur d'une vie dure que l"eau de Vinci" se serait empressée de masquer par une odeur de cadavre, j'arrive sur une place.
...
Deuxième épisode avec mon gardien, je l'entends arriver derrière moi qui se plaint de l'odeur, et qui me demande en arrivant à mon niveau comment je fais pour rester ici (les gens sont curieux parfois) je réplique avec une ironie légère que j'attends que l'eau de Vinci parfume l'espace. Il m'explique qu'il n'y en a plus (ce qui est faux car j'entendais dix minutes avant le "pssshhht" bien connu des vaporisateurs automatiques) puis il m'indique des escaliers de l'autre côté du parking où l'odeur était neutre et où je serais mieux... La nature des humains est vraiment étrange, tout à l'heure c'était la parka Vinci qui me parlait, à présent c'est l'être qui la porte. Bref, je me déplace.
...
Suite et fin peut-être... J'arrive donc sur cette place dégagée avec une fontaine barokoplastok imposante, une dizaine de palmiers parqués, une dalle lisse comme une piste de bowling, pas un banc, pas un abri, et ce deuxième et troisième panneau, suite logique de l'illogisme.
Je rentre tout d'abord dans le parking et tombe sur la pancarte à l'origine de tout ce récit -presque cyniquement- la prend en photo au comble de l'étonnement, ressort finalement prendre les photos des panneaux extérieurs pour compléter, et me décide à revenir m'installer sur ces escaliers puant la vie nocturne d'une ville que même Vinci peine à camoufler. Car malgré le dégoût, cette odeur n'est rien d'autre qu'une faille, une brêche non refermée, non recousue, au creux des rides du masque global d'une société qui se veut séduisante et attractive, et qui pour cela se recouvre d'un fond de teint testé dans les labos du tiers-monde, et se pare de bijoux en toc fabriqués par de petites mains "made in Asia".


Chroniques de la banalité #2

Toulon, deuxième jour, 12h50. Assise dans la salle d'attente de la gare SNCF, pour m'abriter du froid, encore une fois. Je m'arrête de lire parce qu'à côté de moi une femme d'un certain âge marmonne, elle se met à sortir un jeu de tarot élaboré et à tirer les cartes. Son rituel m'intrigue. Ses deux index sont recouverts de ce qu'il me semble être du scotch, et elle tient sur ses genoux des photos de gens que je devine être des proches.
Elle commence par tripoter la photo, et faire glisser en petits gestes rapides le majeur et l'annulaire de sa main droiteen alternance avec sa main gauche, tout en continuant de marmonner des paroles inaudibles. Puis elle coupe les cartes, prend les quatre premières de la deuxième pile et les lit. Elle effectue le même procédé pour chaque photo. Parmi l'une d'elle : la sienne.
Elle vient tout juste de se lever pour rester debout plus loin. Je me demande si elle a senti que je parlais d'elle.
Debout, un monsieur encore plus agé, au visage très ridé mais doux et ouvert, refuse la place que je lui propose. Il m'observe, puis me demande si j'écris mes mémoires. Nous parlons un peu écriture sur un thème de partage et d'exutoire. Il s'éloigne.
Je lève la tête, à travers la porte vitrée, un sans-abri passe sur le trottoir. Je compte dix secondes et c'est au tour d'un flic.
Dans le fond, une caméra 360° surveille de son monoglobe le parking de la gare, et je n'en doute pas, cette section de la ville.